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savoir raison garder

Des enjeux de la querelle constitutionnelle à la nécessité de promouvoir une éthique de la responsabilité: savoir raison garder pour mieux faire face aux temps des incertitudes ! 
A la sortie de la présidentielle de 2007, Abdoulaye Wade croyait avoir le temps et les moyens d’organiser en douceur et à sa guise sa succession avant l’expiration du mandat que l’on venait fraichement de lui confier. Il a oublié que la volonté ne suffit pas toujours à faire l’histoire. Il y a, en effet, une sorte de ruse de la raison qui fait que les objectifs effectivement atteints peuvent être en deçà ou au-delà des buts que l’on s’était préalablement fixés et des intentions qui animaient l’action à son début. Les manœuvres n’ont pas manqué. Le père considérait que le sommet de l’Oci devrait, pour le fils, consacrer l’accès au sommet de l’Etat. Ce fut un échec ou, si l’on veut être charitable, les résultats furent mitigés. Il fallait alors couronner le prince héritier du suffrage populaire pour lui donner plus de légitimité. Conscients des enjeux successoraux à l’œuvre lors des élections locales de 2009, le peuple a décidé de brouiller les cartes et de réduire à néant les prétentions à la dévolution dynastique du pouvoir. Pour se donner davantage de temps et trouver les moyens de la réalisation de son objectif, le vieux président va faire du ‘wax waxeet’. 
On ne parlera pas de parjure pour qualifier le fait que le président de la République se soit dédit. Une telle notion nous retiendrait dans le cadre du champ du droit. D’un point de vue juridique, tout ou presque a été dit sur la recevabilité de la candidature d’Abdoulaye Wade. N’étant pas juriste, je ne pourrai pas faire preuve d’originalité dans l’interprétation du texte constitutionnel. Je renoncerai, dès lors, aux normes juridiques tout en restant dans le domaine de la normativité. Des propos de 2007 quant à l’impossibilité du président de la République de se représenter au ‘wax waxeet’ de 2011, le problème moral de la fidélité à la parole donnée, à la première interprétation du texte constitutionnel, se pose. De toute façon, il y a, entre les deux interprétations données par Abdoulaye du texte constitutionnel, entre 2007 et 2011, plus qu’entorse, un travestissement de la parole donnée. Je peux alors légitimement et résolument me situer dans le champ de l’éthique, de la philosophie morale et politique. 
Mais, on pourrait me poser la question de savoir si le changement de point de vue quant à l’interprétation par le président de la République lui-même du texte constitutionnel ne dénote pas d’une évolution de sa pensée. On peut raisonnablement en douter dans la mesure où, précisément, il n’y a pas de changement paradigmatique majeur, de modification qui viendrait affecter et remodeler considérablement les articles sur lesquels porte le débat sur l’inconstitutionnalité ou non de la candidature d’Abdoulaye Wade. Ce sont plutôt des raisons d’ordre politique de conservation du pouvoir d’Etat et d’accès aux ressources publiques pour satisfaire des intérêts particuliers, de domestication de l’appareil judiciaire mis au service de la protection d’individus qui auraient abusé impunément depuis 2000 des deniers publics. 
Un ministre de la République n’a-t-il pas avoué que la perte du pouvoir d’Etat par la majorité présidentielle signerait pour certains responsables de la gestion de l’Etat une perte de leur liberté. De tels propos renseignent sur le fait que le pouvoir judiciaire est présentement mis au service de la protection des pilleurs des maigres ressources publiques. La logique dans le changement d’interprétation de la loi fondamentale a donc directement à voir avec une certaine ‘politique du ventre’. Les interprètes de la Constitution défendant la thèse de la recevabilité de la candidature de Wade sont, au demeurant, plus à l’écoute de la voix des intérêts individuels, des passions, que de la raison et de la rationalité juridique. 
C’est donc la volonté à la fois de conservation et de conquête du pouvoir qui est à l’origine de la radicalisation des positions défendues par les partisans et les opposants de la recevabilité de la candidature d’Abdoulaye Wade. Le camp des opposants à la validité de la candidature du chef de l’Etat n’est pas aussi homogène que l’identité des objectifs qu’il poursuit et tente vaillamment de réaliser. On sait en effet que certaines figures emblématiques du M23 ne sont pas présentement animées par des ambitions présidentielles mais sont plutôt motivées par la nécessité d’imposer aux acteurs, présents et à venir, le respect scrupuleux des lois au fondement de la République, de la démocratie, en somme, de l’Etat de droit. Leur engagement sincère a simplement fini par rencontrer et se confondre avec ceux des pouvoiristes nichés à l’intérieur dudit mouvement. C’est cette identification à la défense des principes démocratiques et républicains qui explique, d’une certaine façon, que ces figures emblématiques du M23 inconnues jusqu’ici au bataillon de la politique partisane essuient de la part de certains responsables du camp présidentiel des attaques à la hauteur de leur détermination. Ils sont loin d’être des politiciens encagoulés comme certains partisans du régime le font injustement croire. 
Autant que faire se peut, j’ai cherché à clairement pointer les deux camps qui, présentement, entretiennent la querelle constitutionnelle en essayant de voir au-delà de l’homogénéité des objectifs du M23 les raisons susceptibles d’animer les groupes qui le composent et qu’il faut bien prendre soin de bien distinguer. Ce qui rend la situation actuelle pleine d’incertitudes, de menace sur la sécurité individuelle et la paix civile, c’est que chaque camp considère que le triomphe de la thèse qu’il défend vaut le sacrifice ultime. 
Chaque camp somme l’institution chargée de vider le contentieux, le Conseil constitutionnel en l’occurrence, de se prononcer en faveur de la position qu’il défend. C’est cette exigence tenue pour non négociable qui fait accumuler sur le pays des nuages pouvant occasionner de douloureuses tempêtes sociales et politiques susceptibles, si l’on ne fait pas preuve de retenue, de terriblement obscurcir l’horizon et de totalement déstructurer le tissu social et de rompre les liens politiques. Dans les deux cas, on peut, en effet, estimer qu’il est question de survie. Survie de la République, de la démocratie et de l’Etat de droit pour tous ceux qui considèrent que la candidature d’Abdoulaye Wade est inconstitutionnelle. Survie politique ou survie tout court puisque seule la conservation du pouvoir permet à certains partisans du régime de continuer à jouir de la liberté et de satisfaire leurs intérêts spécifiques qui ne coïncident pas toujours avec le bien public. 
Pour un républicain sincère, il est toujours inadmissible de voir autant de pressions voire des menaces – un corbillard a été déposé devant le domicile d’un des membres de la dite institution, fait qui rappelle le dramatique assassinat, le 15 mai 1993, de Me Babacar Sèye – exercées sur une institution appelée à dire le droit. Il faut alors savoir raison garder ! Quand un ancien ministre de la Justice et la deuxième personnalité de l’Etat promettent la substitution de la vengeance privée à l’exercice de la justice et du droit, il y a de quoi être scandalisé ! De Max Weber, j’ai appris que l’Etat détient le monopole de la violence légitime. Par conséquent, c’est devant les cours et tribunaux que doivent être soldés les différends susceptibles d’opposer les citoyens. De même, il y a de quoi être scandalisé quand un ancien ministre, fût-il bouffon, menace un citoyen parce qu’il entend jouer un rôle politique majeur dans le devenir de son pays. La citoyenneté à double vitesse a-t-elle fini par faire irruption au Sénégal en considérant les porteurs d’opinions divergentes comme des exclus de la citoyenneté active qui, seule, permet à ses bénéficiaires de pouvoir solliciter le suffrage de leurs concitoyens et/ou d’accéder aux fonctions, aux postes et aux places ? 
Notre indignation n’est pas sélective. Elle ne se limite pas à la condamnation des propos des membres de la mouvance présidentielle. Ainsi, dans le sillage, de Ki Zerbo, on est indigné quand des responsables politiques promettent de déstabiliser le pays pour réaliser la démocratie. Si les citoyens sont mis en péril au cours de la dite déstabilisation, pour qui cherche-t-on alors à réaliser la démocratie ? Pour ceux qui ne seraient plus là pour profiter de ses promesses et de ses bienfaits ? Dans une perspective hégelienne, mais contre le point de vue du maitre d’Iéna, nous considérons que les avancées en termes démocratiques, la réalisation de la liberté des individus et des peuples, ne doivent pas être faits au prix de l’assassinat de quelque Sénégalais que ce soit. Plutôt que d’écrire l’histoire avec le sang des citoyens, il faut s’attacher à l’écrire avec l’encre indélébile. 
Notre indignation va s’accroissant quand on jette un regard sur le déroulement de la précampagne électorale. Elle est, d’une certaine façon, dominée et viciée par des procès en sorcellerie et des combines ou des combinaisons politiques. Cette situation déplorable contribue à terriblement occulter les enjeux réels et à éclipser les aspirations populaires. Que l’on s’entende bien ! La transparence doit être une exigence de tous les jours. On ne doit pas cumuler les affaires, faire comme si de rien n’était pour, en fin de compte, ne les ressortir qu’au moment où ce qui est le plus important pour le peuple et qui est l’évaluation objective de ses aspirations légitimes sur la base d’un programme chiffré avec des objectifs clairement identifiables. 
Certains leaders, obnubilés par le pouvoir sont comme sourds aux plaintes et ne peuvent pas abréger les complaintes du peuple, à défaut, d’y mettre un terme purement et simplement. On peut même considérer que, pour certains candidats, la stratégie trouvée est de remplacer les défis du moment par des discours creux dont l’objectif ultime est d’occulter les déficits de crédibilité de leur personne. Quant à certains autres, ils se sont, pendant longtemps, engagés dans un jeu de dupes dont tous les observateurs avertis savaient à l’avance qu’il allait se terminer par des chicaneries politiques. Ils n’ont, en fait, d’yeux que pour le fauteuil douillet du président de la République. C’est cela qui explique le choc des égos et l’affrontement des ambitions personnelles. Ils devraient plutôt mener un travail à la base, expliquer la voie tracée par les Assises nationales. 
Pour les opposants à la recevabilité de la candidature d’Abdoulaye Wade, c’est la pleine conscience de l’histoire du Conseil constitutionnel depuis 2001 qui a, sans doute, été à l’origine de la méfiance vis-à-vis de l’institution et qui, d’une certaine manière, explique les pressions exercées sur elle. Aux yeux de beaucoup de Sénégalais, le Conseil constitutionnel manque de crédibilité liée, selon certains observateurs, au profil de certains hommes qui l’animent – le président du Conseil constitutionnel a été très fortement contesté à sa nomination par l’opposition qui a gardé un mauvais souvenir des affaires de Ndindi et de Ndoulo. 
A ce premier écueil, il faut ajouter un autre, celui ayant trait justement aux rapports entre le président de la République lui-même et l’institution depuis les élections législatives de 2001. Ce deuxième écueil n’aide pas à promouvoir entre les protagonistes de la querelle constitutionnelle le rapport de confiance indispensable à l’acceptation, par les opposants à la recevabilité de la candidature d’Abdoulaye Wade, du jugement attendu. Dès les débuts de l’alternance, est survenu, dans les rapports entre l’Exécutif et le Conseil constitutionnel, ce que j’appelle la peur inaugurale qui expliquerait le fait massif que l’institution s’est, la plupart des cas, déclarée incompétente quand elle est sollicitée pour arbitrer les différends politiques. Qu’est-ce à dire plus concrètement ? 
Lors des législatives de 2001, le Conseil constitutionnel avait intimé l’ordre fondé sur le droit au président de la République de retirer son effigie de la liste des candidats à la députation de la Coalition Sopi. Mécontent de la décision, le chef de l’Etat avait, à l’époque, envoyé à ladite institution une lettre qui ressemblait bien à une demande d’explication quant à la décision prise rendu. On peut sérieusement d’ailleurs se demander si Abdoulaye Wade avait obtempéré dans la mesure où si sa photo et son nom furent retirés de la liste des candidats à la députation, il y avait néanmoins maintenu son ombre. La notion de peur inaugurale me semble d’autant plus justifiée que le Conseil constitutionnel va, par la suite, se déclarer incompétent dans beaucoup de cas où sa décision fut très attendue par les acteurs politiques et les observateurs, en somme, par l’opinion publique. Il en est ainsi des exemples comme l’accusation d’Idrissa Seck, le couplage et le découplage des élections présidentielle et législatives, la prorogation du mandat des députés. 
Sur la base de ces exemples, les opposants à la recevabilité de la candidature d’Abdoulaye Wade peuvent être tout à fait fondés à douter de l’impartialité du Conseil constitutionnel. Au contraire des réserves et de la méfiance qui prend toute l’allure d’une défiance de ces derniers quant au jugement attendu, peut-on voir dans les déclarations d’Abdoulaye Wade promettant de respecter le jugement qui sera rendu, quel qu’il puisse être, le signe qu’il s’est assuré d’avoir définitivement domestiqué l’institution qui, au demeurant, lui obéirait au doigt et à l’œil. Rien n’est moins sûr ! Le Conseil constitutionnel peut bien ne pas aller dans le sens des intérêts des partisans du camp présidentiel. 
La donne a complètement changé. Un tel changement peut être saisi à un triple niveau. En premier lieu, le Conseil constitutionnel a, sans doute pour renvoyer un signal, déclaré lors de son séminaire qu’il est compétent sur la question litigieuse. En deuxième lieu, toutes les parties prenantes à la querelle constitutionnelle doivent prendre acte de la lame de fond venue de plus loin que 2000 et qui entend désormais jouer un rôle majeur dans la marche du pays. La manifestation la plus nette de cette lame est repérable dans la contestation du projet de loi qui, à la fois, entendait élire le président de la République et le vice-président avec un peu plus de 25 % seulement du suffrage. 
L’intérêt singulier qu’il faut accorder, dans l’analyse politique, au peuple qui a résisté ce jour réside dans le fait qu’il entend désormais jouer un rôle central dans le déroulement de l’agenda politique. Le 23 juin, sa détermination a été décisive dans l’écriture, ou si l’on veut, la non-écriture de la loi mais qui sait si, demain, il n’occupera pas les premiers plans dans son interprétation. Le peuple du 23 juin a décidé de ne plus laisser la scène aux seuls professionnels de la politique. Il compte y intervenir à chaque fois qu’il sentira que l’intérêt général n’est pas pris en compte. La république des citoyens est en train d’advenir ! La politique, on l’ose espérer, ne se fera plus en dehors des Sénégalais. Une nouvelle société est en train de s’inventer. Elle se manifeste dans ce que certains dirigeants du mouvement ‘Y en a marre’ ont appelé un Nouveau type de sénégalais (Nts) à l’avènement duquel, d’ailleurs, ils travaillent. 
Le troisième niveau consiste à pleinement prendre acte du fait que le vent pour un renouveau démocratique souffle un peu partout dans le monde. Le Sénégal ne peut pas se permettre d’enregistrer des reculs. On ne sait pas quel rivage la vague démocratique qui s’est levée pourrait atteindre. On ne sait pas non plus quels dégâts elle pourrait provoquer si les dirigeants font preuve de cécité politique en ignorant complètement les revendications et les aspirations qu’elle porte. L’intelligence de tous les protagonistes de la querelle constitutionnelle doit prendre acte du fait que le Sénégal est dans le temps du monde. Il n’est pas à l’écart de ce qui se passe dans le village planétaire. La pleine conscience de cet aspect doit amener chaque Sénégalais à faire sienne une éthique de la responsabilité. 
Une éthique de la responsabilité nous semble d’autant plus indispensable qu’elle invite chaque Sénégalais à devoir assumer le legs que nous avons reçu en héritage et que nous devons renforcer avant de le transmettre aux générations futures. Quel est le legs que nous avons reçu ? Nous sommes passés d’une semi-démocratie pour reprendre le mot de Christian Coulon à une démocratie majeure consacrée par l’alternance de mars 2000. Mise à part la crise casamançaise ramenée récemment de façon douloureuse au devant de l’actualité, le Sénégal n’a pas connu les soubresauts qui ont retardé la marche de beaucoup de pays africains sur la voie du développement. Cette stabilité doit être renforcée. 
Nul n’a le droit de détruire la paix civile et d’attenter à la sécurité des individus. Les protagonistes de la querelle constitutionnelle, les juges du Conseil constitutionnel jouiront-ils, plus précisément, seront-ils à la hauteur du moment historique du jugement attendu ? Joueront-ils pleinement leur partition en étant des juges de paix, des juges pour la paix ? 
Abdoulaye Wade tiendra-t-il compte de la loi inéluctable au cœur de la vie des individus et des sociétés humaines selon laquelle il y a un temps pour se battre pour l’amélioration des conditions morales et matérielles de son peuple et un temps pour passer le relais aux générations suivantes ? Nous réserve-t-il une surprise en fin d’année, un cadeau de nouvel an offert à ses petits-fils, pour lever définitivement toutes les incertitudes qui planent sur le pays en décidant de retirer lui-même sa candidature pour choisir dans son camp un leader susceptible de continuer le combat politique ? Si cela n’advient pas, et que le Conseil constitutionnel invalide sa candidature, on peut supposer que les partisans du président de la République ne feraient entendre aucune voix discordante si lui-même accepte la décision rendue. Le 23 juin nous rappelle que les partisans du régime peuvent savoir raison garder. 
En s’appuyant sur le génie de ce peuple, on peut considérer que les ressorts sociaux qui ont, des fois, plié ne vont pas rompre en ces périodes d’effervescence démocratique. Notre génération ne peut ni ne doit porter le poids de la responsabilité d’un recul démocratique encore moins d’une violence meurtrière. Elle doit sereinement faire face aux temps des incertitudes en œuvrant, autant que faire se peut, pour qu’ils ne débouchent pas sur un chaos généralisé. Nous devons répondre à l’appel de ceux qui ne sont pas encore là, les générations à venir, et tendre l’oreille aux devanciers qui continuent à nous parler par le biais de l’héritage reçu d’eux. Ceux-ci ont œuvré pour faire du Sénégal le pays de référence écouté sur la scène internationale, ceux-là attendent de notre génération une fortification du legs, une amélioration plus substantielle de la démocratie et de l’Etat de droit. Plus que jamais, il y a un avenir commun démocratique à consolider au-delà de la présente querelle constitutionnelle.  
 
Cheikh FAYE, Montréal faycheikh@yahoo.ca 

 

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Modifié en dernier lieu le 20.12.2011
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